le sillon des sens
fragments douleurs brisées du vif
traces qui parfois s'enragent et mordent
tant de labeur pour le coup d'œil des morts
la forme pousse à travers le temps
rassemble le dessous puis monte
c'est un arrachement une pensée
quelques cassures planes suffisent
il n'en va pas du sens comme des roses
le visible se tord l'air se hérisse
la surface est devenue nouvelle
avant d'être arpentée par le regard
voici de l'ordre enfin mais qui craque
chaque sillon semé de cris ou bien
est-ce une plantation de nuances
le toucher auquel s'offre l'envers
noir et pourquoi la nuit tout à coup
inégale pleine de plis comme d'heures le jour
la matière se découpe afin de saisir sa densité
noir encore et déjà parcouru de frissons
la couleur n'est pas d'abord de la couleur
c'est de l'œil on gratte son dépôt
ici et là des flaques minuscules
un sel qu'on tirerait de l'air
des canaux pour conduire le sens vers le toucher
que faire quand l'espace tremble et se désire
quelque chose est en train de prendre racine
l'invisible remue dans l'en deçà
un geste là-dessus pose sa régularité
l'espoir que la répétition dira
ce qu'aucun n'a eu la patience de dire
la réalité s'est faite toute peau
elle a peur de sa propre étendue
elle appelle un geste et le partage
il faut d'abord planter l'ongle la griffe
soulever un peu de l'épaisseur faire
surgir l'accident minuscule un souvenir
la taupe du papier va tout droit
c'est un désir masqué qui cherche
où se cache toujours le commencement
est-ce que la durée voudrait un lieu
elle taille ici un labyrinthe
elle verse dessus l'apparence d'un champ
et le secret fait semblant de n'être rien
il met des rides plante des pas perdus
les sentiers d'un visage enterré sous le temps
il faut compter prendre le risque du paraître
une aspérité infime une blessure à peine
le ciel noir plaqué soudain au sol
quelqu'un croit se souvenir puis se tait
il regarde la construction de la ténèbre
il ne sait pourquoi ces blocs pourquoi l'amour
pourquoi toute chose a-t-elle besoin d'un bord
pour être davantage qu'une surface
mais qu'est-ce qu'un lieu pensé pour l'œil
la mémoire racle son pot au noir l'être
rajeunit les ruines et voici la découpe
qui fait suinter du sens dans ses lacunes
plus de nom plus qu'un étalement
et les pistes qu'y trace la pensée
en écornant la bordure des choses
ce qui est n'est qu'une partie de l'être
c'est un ici qu'encadrent l'autre et là
sa situation leur doit tout
la couleur est comme les traits du visage
un peu de peau posée sur la masse
on dirait le souffle retenu des profondeurs
pourtant rien dans ici que l'équivalent d'une tache
mais telle en soi qu'elle reflète un pan de tête
ou l'ombre qu'il fait en tombant des yeux
et puis vient le labour qui divise la terre
pour que dedans puisse germer dehors
aucune certitude voir doit suffire à tout
plus tard monté sur le cerveau on fait face
à l'infini présent qui perce le miroir
encore et encore noirci par la main de l'intérieur
quelle histoire perdue sous le visible
l'œuvre au blanc succède à l'œuvre au noir
la substance est la même sous le grattoir
la lumière attaque la surface
elle fait saillir le presque rien
quelques brins d'être un peu d'enfance
le regard s'égratigne contre
un champ de gerçures un relief
qu'il faut épeler avec le bout du doigt
tout vit tout vibre mais dans un tel secret
qu'on peut croire avoir tout vu
et n'avoir vu que les limites feintes
dans le silence visuel les choses balbutient
puis prennent forme tandis que le regard
s'enfonce peu à peu dans la matière de la vue
le presque rien est le miroir du tout
le trajet qui va de l'un à l'autre
se nourrit tout à coup de l'immobilité
quelque chose est là puis la chose
un fantôme remue dans le papier
entre dans l'œil n'en ressort plus
peut-être ne peut-on qu'entrevoir
ce qui change la vue et qui
reste cependant vêtu de l'apparence
la main touche la nudité du blanc
la plie la ride met dedans
de l'âge du cœur de la tête
tout ce qu'on voit sans le voir
quand le corps s'émeut d'une présence
l'œil rencontre alors sa chair dans le papier
le sillon des sens a été composé par Bernard Noël en regard de 7 peintures à l’acrylique de Jacques Clauzel.
D’abord édité aux éditions À Travers sous forme de livre d’artiste en mars 2004, le texte a été repris en mars 2005 aux éditions Fata Morgana. |