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'L’aura d’une scarification annoncée'. In catalogue ' CLAUZEL 2004 2005 '. Exposition Galerie des Arènes. Nîmes. Du 13 janvier au 5 février 2006. Peintures.

Skimao critique A.I.C.A.

Les travaux récents de Clauzel s’inscrivent dans le cadre d’une recherche continue et permanente de simplicité. Il est possible de mettre en lumière les aspects significatifs d’une approche plastique rigoureuse au travers de certaines problématiques récurrentes chez lui  qui s’apparentent à un vocabulaire de base. Disposant de ce dernier, on pourrait alors tenter d’établir des connexions entre les différents termes, allant jusqu’à imaginer un cursus de sa peinture, cursus qui tenterait de rendre sensibles les oppositions, enchaînements, silences, contradictions jusqu’à finalement caractériser son style.

   Travailler de la façon la plus simple et la plus forte possible, creuser son chemin entre les écueils d’une modernité surchargée, pour retrouver un geste basique, archaïque, voilà qui pourrait définir assez justement l’approche actuelle de Clauzel. À propos du matériau et de son utilisation, c’est-à-dire du papier et du dialogue entamé avec lui, Clauzel affirme qu’il se laisse guider par le matériau, y  trouvant les associations nécessaires à la construction de son travail, pour mettre en forme ce qu’il pressent pour aboutir au résultat final. La patience, qui lui permet de ne pas contourner l’effort, bien au contraire, se caractérise par cette citation : « je mène mes toiles au petit pas ». Il lui faut donc arriver à trouver toutes les possibilités que recèle le matériau, se laisser porter par lui au travers de ses irrégularités, de ses contradictions, de ses réactions, se mettant au service d’une chaîne de causalités dans lesquelles chaque action déclenche une réaction. Ou encore mettre en œuvre une certaine neutralité mentale, permettant de  placer le vouloir artistique en situation de non vouloir, pour se confronter plus étroitement encore avec le matériau, laissant ainsi agir un inconscient canalisé.

   Souvent ses toiles se trouvent divisées en deux parties. Séparation horizontale ou verticale. Gravé ou plié, l’action du geste s’amorce. Traces de l’utilisation de la règle sur la surface de la toile, traces du travail réalisé qui laissent penser à ces cupules déjà présentes sur les menhirs, traces à la fois furtives et défiant le temps. Comme un travail de scarification de la peau originelle du papier, à travers des gestes simples grâce auxquels l’artiste pince et creuse les sillons de la perception future. Puis la préparation de la peinture et sa mise en application, primordiale pour tenter d’en saisir les épaisseurs et les nuances, le décalage parfois insignifiant qui émancipe le regard et propose chaque fois une approche autre. Le contraste entre le «faire» du haut où les traits ont été réalisés à la règle et par griffures au moyen d’un objet contondant et le «faire» du bas où le papier a simplement été plié, illustre bien cette affirmation. Le quadrillage symbole d’enfermement devient signe d’ouverture par les variations infimes et presque infinies qu’il suppose. Justesse des répartitions, étalage de la peinture qui doit permettre d’obtenir un recouvrement dont les miroitements apporteront de nouvelles facettes. Un rythme s’instaure : recouvrement, disparition, puis réapparition en fonction de l’usage fait de cette peinture qui se propose d’accrocher la lumière et de multiplier dès lors les points de vue.

   Partir non pas d’une idée préétablie mais de la structuration de la surface, ne pas mettre en avant le « savoir faire » mais la « volonté de faire », se souvenir du concept de Supports-Surfaces, dont Clauzel a fréquenté quelques uns des protagonistes autour des années 65, concept qui prônait la libération du matériau et la réhabilitation de la notion de travail. Si l’œuvre de Clauzel s’inscrit dans une histoire de l’art aux multiples résonances qui revisite les siècles passés et le  20ème siècle, allant des arts rupestres à l’expression la plus pointue de l’art contemporain, elle n’affiche aucune influence directe mais  propose plutôt une imprégnation des différentes époques, tout en inventant son propre chemin. L’approche syncrétique du monde pictural prédomine chez lui, sans pour autant que puisse paraître négligeable l’influence fondamentale laissée par le primitivisme africain au travers d’impressions, de paysages remémorés, d’un génie du lieu difficile à exprimer avec des mots et d’une vision personnelle de la statuaire africaine en dehors de tout baroquisme de circonstance. En même temps, Clauzel pratique  l’All over qui répartit de façon égale les éléments d’une composition sur toute la surface d’une toile, sans en privilégier la moindre partie. Ce procédé attribué en son temps aux réalisations de Jackson Pollock, s’applique ici aussi à celles de Clauzel, en une tourbillonnante volonté de laisser se perdre l’œil. Il faut considérer que si Clauzel travaille systématiquement sur la défragmentation de la matière colorée ainsi que sur les structures basiques de celle-ci, c’est toujours en vue de leur reconstruction, mais dans un ordre toujours différent parce qu’aléatoire.

   Dans le cadre d’une approche formelle des toiles de Clauzel, les frictions s’imposent entre les petits rectangles homothétiques et le grand rectangle final de la toile, semblables à une mise en abyme permanente de l’idée de peinture. La surface, cloisonnée de façon presque mécanique, suit le geste de la main.  Chaque toile permet le glissement vers une autre en un jeu de lignes perpendiculaires et parallèles. Si les œuvres peuvent paraître, en apparence, identiques, il en va, si on sait être un tant soit peu attentif, tout autrement. Elles diffèrent, et même si elles optent souvent au niveau des formats pour le rectangle, elles ne se cantonnent jamais au registre sériel. Il s’agit chaque fois d’une expérience unique et différente. La recherche d’une intériorité nouvelle, structurée par les diptyques et les triptyques, permet un questionnement en miroir. La question de l’occupation de l’espace devient primordiale pendant que les voix multiples des éléments se répondent pour aboutir à une certaine sérénité. Dans cette cosmogonie tournée vers les couleurs sombres, l’explosion d’une toile blanche avec des séparations horizontales, donne alors le sentiment d’un effet maximal de sévérité. Pourquoi la couleur blanche semble-t-elle ici si farouche au travers de ses presque imperceptibles variations ?

   Outre la volonté de poursuivre sans trêve ses recherches, Clauzel pense que chaque acte du « faire » plastique permet d’entrouvrir un peu plus le champ des possibles. Chaque action détermine une nouvelle aventure, chaque découpe un nouveau monde, chaque recouvrement une nouvelle étape d’un cheminement exponentiel. Ne pas travailler c’est déjà commencer à disparaître. Multiplier les expériences jusqu’à l’épuisement des corps successifs de la peinture pour aboutir, temporairement, à ce quelque chose d’indéfinissable qui permet d’appréhender la notion d’aboutissement. « Faire » d’un côté et « défaire » de l’autre, car il s’agit pour lui de tenter de neutraliser tout ce qui est superflu pour aboutir à une épure au niveau de sa toile, démarche entamée depuis bien des années déjà. Loin du minimalisme cette approche se situe dans une recherche exigeante d’un art du geste minimum. Celui-ci pour atteindre sa pleine efficacité peut faire appel à une certaine virtuosité technique puisque le peintre doit faire face, au fur et à mesure, à ce qui surgit. La notion d’ascétisme pourrait alors prendre le relais pour éclairer cette création réalisée au travers de la plus grande économie de moyens possible. Finalement se mettre en retrait semble caractériser l’attitude de l’artiste, qui laisse toujours la parole au matériau, entre plis et replis jusqu’au déploiement final. Jusqu’à aboutir à ce moment ténu et à peine discernable où la toile ne demande plus aucune intervention mais aspire à vivre sa vie, à la fois autonome et reliée à l’ensemble de l’oeuvre.

   À cela il convient d’ajouter que Clauzel, parce qu’il refuse de laisser appréhender son travail dès le premier regard, voile souvent l’œuvre réalisée sous une couche plus ou moins épaisse de couleur. Disparaissent alors les traces trop évidentes du travail primitif pour laisser la place à une (ou des ) surface(s) presque uniformes. Mais tout est dans ce « presque uniforme ». Car, cette fois encore, on peut dire  que sous ce voile le spectateur pourra, en un incessant jeu de va-et-vient re-découvrir l’oeuvre. L’occulté offrira une nouvelle approche, ce qui est caché se retrouvera découvert par le spectateur mais en passant par le filtre de sa propre pensée. C’est un des moyens choisis par l’artiste pour nous faire participer activement à l’œuvre. D’autre part il nous faut, aussi, noter que la tension et le marouflage décuplent la force de l’œuvre. C’est l’éclatante mise en évidence d’un temps mouvant où la notion de silence prend corps face aux bavardages de la séduction. Les éclats de vérité qui jaillissent des entrecroisements des lignes frappent l’imagination et ouvrent la porte à de nouvelles lucidités. Le recouvrement dévoile, aussi paradoxal que cela puisse paraître, davantage qu’un donné à voir trop évident. Des effets de matité se produisent, contrebalancés par des brillances. S’élabore ainsi une grille de lecture mentale que l’on verra apparaître dans l’exposition, grâce à la mise en situation des travaux qui se répondent, en un parcours riche en connexités. Des peintures très récentes de l’artiste, comme ces toiles allongées et étroites qui regroupées mettent en valeur le rapport entre la séparation centrale et leur double envolée, à la fois vers le haut et le bas..

   Il apparaît donc, maintenant, avec le recul nécessaire pour qu’elle puisse être analysée dans une perspective historique, que la démarche de Clauzel s’inscrit dans une continuité. Déjà, lors de l’apparition de ses formes archétypales, dans les années 1985, Clauzel ne mettait-il pas en branle tout un système formel et répétitif devant l’amener à cet actif quadrillage contemporain ? Le temps pour lui de se recentrer sur cette notion d’ « essentiel » apportée par son intime connaissance du matériau. A la réception de ses œuvres récentes, se dégage souvent pour le spectateur un sentiment d’évidente révélation. Redécouverte de l’aura d’une toile, cette émanation subtile émanant d’une œuvre, inquantifiable et vibrionnante que Walter Benjamin définissait comme « une singulière trame de temps et d'espace » et qui s’insère merveilleusement dans la problématique de l’artiste. Conjugaison du matériel et de l’immatériel qui continue à sourdre doucement.

 Finalement Jacques Clauzel ne tenterait il pas d’établir une mystérieuse correspondance entre la chose feinte et la chose peinte ?

In catalogue CLAUZEL 2004 2005.

Galerie des Arènes NÎMES - janvier 2006.

Exposition de peintures du 13 janvier au 5 février 2006.



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